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LE BRAS, LA JAMBE, ET LE VENTRE "Conte Agni" Au fond d'une forêt presque impénétrable vivaient un homme et sa femme. Ils avaient trois enfants qu'ils élevaient le mieux possible malgré leur misère. Et souvent le soir, ils disaient: "Ne soyez pas ingrats ! N'oubliez pas les services que l'on vous a rendus. Sachez partager ce que vous possédez avec ceux qui sont plus pauvres que vous. L'égoïste finit toujours par être puni." Et pour illustrer leurs paroles, ils ne manquaient jamais de faire des récits qui montraient que l'on ne doit jamais oublier les bienfaits. J'ai oublié de vous dire que le premier enfant s'appelait Ventre, le second Bras et le troisième Jambe. Ils écoutaient sans rien dire les leçons de leurs parents. Un jour la mère meurt et les trois frères décident de quitter la maison de leur père afin de mener une vie indépendante. Ils veulent garder pour eux le fruit de leur travail. Leur père, déjà bien vieux, les supplie: "Restez avec moi ! Qui me soignera quand je ne serai plus capable d'aller moi-même aux champs ? Qui s'occupera de mes funérailles ? " Mais les trois fils n'écoutent pas les prières de leur père et ils partent. Seul l'ainé, Ventre, promet de revenir quand il aura fait fortune pour s'occuper de son père. Un peu consolé par ces promesses, le vieil homme les regarde disparaître sur l'étroit sentier qui mène dans la forêt. Puis tristement, il prend sa daba et sa machette et il part dans sa plantation. "A quoi bon tant souffrir pour élever des enfants, pense-t-il, puisqu'ils vous quittent au moment où vous avez besoin d'eux." Et il marche tristement courbé vers le sol. Mais revenons à nos trois frères. Ils marchent longtemps, longtemps, pendant plus de deux lunes. Enfin, Jambe s'arrête et dit aux autres: "Ouf ! je suis fatigué ! voici un bon coin. Le sol paraît fertile. L'eau du marigot est claire et abondante. Je vais m'installer ici." Et il pose son fardeau par terre. Les deux autres lui disent au revoir, lui souhaitent bon courage et continuent leur route. Une quinzaine de jours plus tard, Bras décide de s'arrêter et de s'installer. Les deux frères se trouvent alors dans une clairière qui paraît accueillante. Bras laisse tomber son fardeau par terre et dit à son frère: "Ouf ! je suis bien fatigué ! voici un bon coin. Les arbres ne sont ni trop nombreux ni trop gros. J'aurai vite fait d'abattre les broussailles pour faire un brûlis et bientôt je pourrai planter du manioc et des ignames." Ventre souhaite bon courage à son frère et lui dit au revoir. Puis il continue seul sa route. Il arrive enfin au bord d'un fleuve qui paraît infranchissable. On aperçoit à peine l'autre rive, à l'horizon. Ventre laisse tomber son fardeau et dit: Ouf ! j'ai bien marché ! voici un bon coin. Je vais m'installer ici et y construire un campement de pêche." Il commence à creuser le tronc d'un arbre que le vent a abattu pour faire une pirogue. Quand il est trop fatigué, il s'arrête de creuser et il fabrique un filet aux mailles serrées. Ainsi chaque frère travaille de son côté sans chercher à savoir ce que sont devenus les autres, sans songer au vieux père qui les a élevés. Et leurs plantations s'étendent. Et leur richesse augmente. Et les gens viennent s'installer autour de leur campement qui grossit, grossit et devient un village, un grand village. Ils commencent à devenir des gens importants. Chacun devient chef du village qu'il a fondé. Pendant ce temps leur vieux père se lamentait. Il pouvait à peine se déplacer et il n'avait plus assez de force pour manier la daba et la machette. Les ignames et le manioc pourrissaient sous la terre, les régimes de bananes-plantains noircissaient sur les bananiers. Il ne voyait plus assez clair pour tendre ses pièges et même les agoutis les plus sots ne se laissaient pas attraper. Un soir, il décide d'aller à la recherche de ses enfants, persuadé qu'ils ne l'abandonneront pas dans sa misère. Il reste éveillé toute la nuit. Le matin, au premier chant du coq, le voilà parti, clopin-clopant, pour un long voyage. Il lui a fallu des mois et des mois pour arriver au village dont Jambe est le chef. Tout heureux, le vieillard se présente dans la cour de son fils. Celui-ci qui est entouré de notables, fait semblant de ne pas reconnaître son père. Il ordonne aux gardes de sa cour de chasser ce mendiant effronté . Son père, dit-il, est un roi puissant et non pas un vagabond en loques. Brutalement chassé, le vieil homme continue son chemin en pleurant et, après bien des journées de marche, il aperçoit les premières cases du village de Bras. Il se fait annoncer par un messager et attend la réponse de son fils. Le messager revient vers le soir il dit: "Le chef de ce village, Bras, assure que son père est mort. C'était un puissant guerrier. Il a été tué dans une bataille. Le chef fera donc empoisonner celui qui viendra dans le village et qui osera se présenter comme étant le père de Bras. Vieillard, je te conseille de ne pas insister. Evite même de traverser ce village." Le vieil homme se remet en route, de plus en plus fatigué, de plus en plus courbé, de plus en plus triste. Cependant, malgré ses deux déceptions, il garde espoir d'être bien reçu par son fils ainé Ventre. Et en effet, il ne se trompe pas. Dès que Ventre apprend l'arrivée de son père, il a honte de son ingratitude. Il regrette de n'avoir jamais donné de nouvelles. Il envoie des porteurs à sa rencontre. Il fait préparer une grande réception. Il installe son père dans la plus belle case du village et lui donne des serviteurs. Malgré sa joie, le vieillard n'a pas oublié l'ingratitude de ses deux autres fils. Il s'arrange pour les faire venir au village de Ventre et les fait comparaître devant lui. Il leur dit: "Malgré les leçons que votre mère et moi nous vous avons données, vous êtes devenus tous deux des égoïstes, des ingrats. Vous avez eu honte de votre père. A partir de maintenant, vous ne serez plus libres : vous serez les esclaves de votre frère Ventre." A ces mots, Ventre a sauté de son siège et est venu se placer entre Jambe et Bras. Et ceux-ci ont commencé à travailler, à travailler, à travailler pour leur frère ainé. Et c'est depuis ce temps-là que les bras et les jambes doivent peiner pour nourrir le ventre.
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